Lecture analytique du livre 2, chapitre 30 des Essais de Michel de Montaigne


Introduction : Montaigne est un auteur du 16ème siècle, humaniste. Les essais est un ouvrage de réflexion où il cherche en tâtonnant les réponses aux questions qu'il se pose. Dans cet extrait, il s'interroge sur la nature de l'enfant qu'il a rencontré : le monstre c'est l'individu mal formé. Le mot monstre est aujourd’hui connoté péjorativement. Au 16eme, on ne connaît pas les origines du monstre (division des cellules, etc...) donc la question se tourne vers Dieu. Dans l'incipit des essais, Montaigne choisit de faire table rase de ce qu'il a entendu, des influences pour que son raisonnement soit vierge de tout préjugé.

Problématique : comment Montaigne à travers une description objective de l'enfant monstrueux justifie-t-il son existence de façon humaniste ?

I. L'évocation objective du monstre

1. La sobriété de l'approche

Le texte commence par une anecdote, c'est un « livre de bonne foi ». « Je vis avant-hier », le pronom « Je » suis un gage de vérité. Dans les essais, Montaigne aborde les sujets comme ils se présentent. Il écrit une œuvre "à sauts et à gambades". Le texte pose quatre personnages et capte aussitôt l'attention du lecteur. Montaigne veut flatter la fascination du lecteur pour le sensationnel. Il annonce son étrangeté, mais annonce de quoi il s'agit qu'à partir de la ligne 7. Donc il laisse planer le doute en début du texte : « Tirer de cela quelque sou » « cela » annonce la particularité de cet enfant. Il y a également un doute à propos des liens de parenté qui unissent l'enfant aux deux hommes. Montaigne marque sa lucidité, il prend de la distance et marque son objectivité : le texte ne verse pas dans le pathétique, l'appel à la sensibilité reste discret. La mère est peut-être morte en couche ou il a été vendu.

2. L'humanité de l'enfant

Il commence par ce qu'il y a de normal chez l'enfant : entre les lignes 3 et 5, il y a une énumération des éléments qui présentent la normalité de l'enfant : il marche et émet des sons comme tous les autres enfants.

3. Une description rationnelle

Le mot monstre n'est plus utilisé, vocabulaire précis et simple : « tétins » ligne 6 « tête » ligne 7 « canal du dos » ligne 8. Il dit « un autre enfant » : prouvant la nature humaine de l'excroissance et non fabuleuse. Il anticipe les accusations d'anomalie en insistant sur la cause : « s'il avait un bras plus court que l'autre, c'est que ». Il termine par une comparaison ligne 9-10 qui évoque une image familiale et tendre : aux antipodes des interprétations violentes que pourrait avoir la superstition.

Transition : en étant sobre, Montaigne prépare le lecteur à son argumentation : une thèse plus explicite sur la cause même de sa naissance.

II. Une argumentation humaniste

1. La réfutation de la superstition

A partir de la ligne 11, il quitte l’imparfait et passe au présent gnomique, il ne dénonce pas, il s'interroge sur le regard de la société de son époque, sur les monstres. La vérité n'est pas maitrisée, et on peut vite formuler des interprétations erronées car on se croit omniscient par rapport au 16ème siècle. Il fait référence à des auteurs de son époque (Ambroise paré). Il s'agit d'interpréter la raison divine "inconnu de l'homme" prouve l'humilité de l'homme, c'est un avoué d'ignorance ce qui est paradoxal pour un humaniste car il place la connaissance au milieu de tout mais c'est justement au nom de l'humanisme que Montaigne veut que l'enfant soit considéré selon l'état réel des connaissances.

2. La réfutation de l'empirisme et du syllogisme

Les humanistes s'appuient sur les savoirs antiques pour lutter contre l'obscurantisme. La citation de Cicéron ligne 17-18 marque les limites de l'empirisme (théorie selon laquelle toute observation peut être généralisée). L'empirisme conduit au fait que l'enfant est rare donc surnaturel. Aux lignes 21-22, le syllogisme est réfuté implicitement :
-          ce qui est naturel est habituel
-          or un enfant monstrueux n'est pas habituel
-          donc un enfant monstrueux n'est pas naturel

3. L'appel à la bonté et a la raison

Il oppose la conception d'un dieu bon à un dieu irascible qui veut faire subir sa colère aux hommes. A la ligne 15 : « bon, ordinaire, régulier » → rythme ternaire, négation restrictive ligne 14 "ne [...] que». Il emploie une formule qui empêche toute contestation ligne 21-22. On comprend que Montaigne mené une réflexion plus globale sur toute forme de différence à laquelle les hommes ne sont pas habitués. Approche posée, descriptive, donner une définition plus large de l'humanité. Montaigne ne restreint pas l'humanité a l'habitude des choses vues, il crée une transition entre le Moyen-Âge (obscurantisme) qui voit une origine diabolique à tout phénomène inhabituel, et le siècle des lumières (18ème siècle) qui reprendra son combat. Il s'agit de défendre l'altérité (l'acceptation de l'autre). A la même époque on commence à découvrir l'altérité culturelle. Montaigne a écrit dans les essais un chapitre "des cannibales" ou il essaye également d'aborder sans porter de jugement.

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