Lecture analytique de Le Jeu de l'amour et du hasard, Acte I Scène 7 de Marivaux


Lecture analytique du premier tête-à-tête entre Silvia et Dorante (I, 7)

Introduction : 

Comédie de Marivaux, 1ere représentation en 1730. 2 jeunes nobles Silvia et Dorante doivent se marier. Silvia et Dorante ont conçu un stratagème : échanger son rôle avec celui de son valet. Ils viennent d'être présentés. Mario s'est amusé à profiter de la situation pour les taquiner : tutoiement, etc. Quand la scène commence, c'est la première fois qu'ils se retrouvent seuls. Confrontation attendue par le spectateur : Vont-ils réussir à cacher le rôle ? Leur déguisement empêchera-t-il la séduction ? Ce sont les 2 enjeux principaux. L'impression sera réciproque, Silvia courtise Dorante qui est charmé.

Problématique : Quelle tonalité particulière le quiproquo donne-t-il à ce badinage amoureux ?

I/ Une scène de galanterie

1/ L'audace de Dorante

Dorante prend pour jeu de séduire celle qu'il croit Lisette. Son rôle lui permet ces libertés (tutoiement). Le spectateur est le seul à savoir. Il y a une sorte de connivence avec Marivaux (seuls aux courants). Dorante tire parti de tout pour la complimenter, il reprend ses termes, rebondit sur ses répliques. Il y a un léger rapport de force sur qui va céder le premier ? C'est d'ailleurs une question qui traversera toute la pièce. ligne 5-6, il répond à un impératif par un impératif « quitte donc ta figure » qui est d'ailleurs polysémique ; cela peut être interpréter de 3 manières : sors de ta réserve, ne sois pas si jolie, inconsciemment abandonne ton rôle (clin d'œil au spectateur).
Tous les éléments le ramené à la galanterie.

2/ La vaine résistance de Silvia

Silvia ne peut encourager la galanterie d'un homme, elle ne peut pas répondre aux avances d'un valet. On peut dire qu'elle se retrouve prise à son jeu puisqu'elle est séduite par le valet, mais elle ne peut se laisser aller, car ce serait déchoir socialement. Elle est prise dans un imbroglio. Elle se dépend a de nombreuses reprises : ligne 2 « changeons d'entretien », ligne 5 « laisse la ton amour ». Mais ce sont des diversions inefficaces, car elle l'écoute malgré elle. Elle tente une mise à distance ligne 5 « ton amour » alors que c'est un échange réciproque. Silvia dit « adieu », mais poursuit la conversation (puis 2 autres « adieu » plus loin dans la scène hors de l'extrait). Le jeu en hésitation en virevoltes traduit la confusion de Silvia. Elle a l'habitude de donner des ordres, de congédier, mais là, son autorité est contestée provoquant un comique de situation : « faudra-t-il que je te quitte ? », la question suggère qu'elle en a pas envie, elle n'a pas l'habitude de sortir en cas de désaccord, les valeurs sociales sont inversées. On observe un rythme quaternaire ligne 27-28 ce qui produit un effet comique puisqu'elle martèle sa capitulation, Dorante a réussi à lui faire oublier le temps.

Transition : 

Silvia et Dorante se sont déguisés pour en tirer un avantage, une distance pour observer son promis ou sa promise. Mais tous les 2 sont pris dans une conversation qu’ils ne peuvent pas cesser. Ils sont surpris de pouvoir éprouver un sentiment envers un domestique.

II/ Une péripétie : la surprise de l'amour :

1/ Une admiration réciproque

C'est leur premier tête-à-tête, ils ne peuvent s'empêcher de montrer leurs attirances. Silvia parvient à exprimer une litote indulgente ligne 1-2 « je ne saurais me fâcher » pour donner une apparence réservée. Ligne 17-18 elle le complimente en répondant au compliment de Dorante. Ce dernier utilise une périphrase superlative la plaçant au-dessus de sa maitresse supposée alors qu'il ne l'a même pas rencontrée. Dorante exprime un transport amoureux : « emporter » « résister » « arrêter » « je n'y résiste point ».

2/ Un trouble partagé :

Ce quiproquo entretient le trouble, car il est inattendu. Le trouble de Silvia est mis en scène par de nombreux apartés : elle commente ce qu'elle ressent. Ces apartés participent à la double énonciation, car on entre dans la conscience de Silvia. Marivaux joue de l'ambiguïté du verbe « amusé » : dans un sens, elle est divertie et dans un autre elle essaye de se persuader qu'il lui fait perdre son temps. Il y a une symétrie du trouble particulièrement des lignes 9 à 12. Ils oublient les maîtres et maitresses supposées, l'enjeu initial de la conversation est oublié par leurs jeux de séductions. C'est un paradoxe sentimental et social : tomber amoureux d'un domestique, déjà le jeu leur échappe. Ils utilisent les mots : « aventure » « unique » « singulier », Silvia les reprendra plus tard dans l'œuvre en parlant a Morgon : « C'est un mariage unique, c'est une aventure dont le seul récit est attendrissant, c'est le coup du hasard le plus singulier ».

Conclusion : 

Dans cette première tête à tête, Silvia et Dorante ne cherchent pas à changer leurs langages. Ils relancent sans cesse une conversation qui les charme. Ils tombent amoureux de quelqu'un qu'ils croient inférieur socialement. Quiproquo qui entraîne une conversation inattendue. Le spectateur est invité à sourire et à se réjouir de cet amour naissant. À ce stade, la question est de savoir comment ils vont se sortir de ces premières hésitations. Vont-ils découvrir la mascarade ? Est-ce que la vraie confrontation va venir parasiter leurs sentiments ? Le spectateur attend des péripéties de ce théâtre dans le théâtre.


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