Français : lecture analytique de L'écriture ou la vie de Jorge Semprun

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Jorge Semprun, L'écriture ou la vie (1994) :

Introduction : Semprun a été déporté à Buchenwald en septembre 1943, il a mis une quarantaine d'années à relater son expérience. Le titre est une alternative qui révèle la difficulté d'écrire, il a décidé d'écrire après le suicide de Primo Levi. Il s'agit d'un récit autobiographique qui a une valeur de témoignage historique. Il raconte comment il accompagne le professeur Maurice Halbwachs dans ses dernières souffrances. C'est un texte qui pose la question des frontières de l’humanité d'abord au sens physique et le summum de la cruauté. Jorge Semprun va au-delà de ces frontières.

Problématique : Comment ce texte exprime avec sobriété l'élévation qui permet de lutter contre la déshumanisation.

I-Une part d'indicible :
1-Les signes discrets de la détresse :
Les faits : détresse, agonie, en temps de guerre dans un camp. Maladie très dégradante qui fait suite aux cruautés de la déportation, grande détresse évoquée de façon réaliste restant sobre par rapport à l'horreur narrée. La plaisanterie macabre du Kapo ne donne lieu à aucune remarque. Ce n'est pas un chuchotement de pudeur, de délicatesse, il feint la complicité : sadisme verbal. Semprun ne commente pas la plaisanterie car l'horreur de la citation se suffit à elle-même et l'impuissance de celui qui l'entend. Les paroles du Kapo sont dans leur langue d'origine et en italique pour mieux montrer qu'ils ressortent négativement, -qu'ils sont en marge de l'humanité (l7-8) les causes de l'agonie sont décrites. Il exprime la lenteur de l'agonie mais sans insister d'avantage sur les détails prosaïque (aspect répugnant). Le constat est purement mécanique, cette sobriété met en valeur la détresse physique de Maurice Halbwachs, son corps est réifié (transformé en chose). Cela peut aussi vouloir dire que le désir de lutter, l'énergie l'abandonnent peu à peu (donc constat mécanique). Le texte comprend une grande part d'implicite mais n'est pas dénué d'émotion.

2-Une émotion qui met le pathétique à distance :
Le pathétique, c'est l'expression du Pathos : douleur. C'est dans des signes ténus (très fin, mince) que l'émotion est exprimée : "je lui racontais n'importe quoi" "dans une panique soudaine, ignorant" "c'est la seule chose qui me vienne à l'esprit" lexique du tâtonnement, Semprun est obligé de donner sincèrement et spontanément ce qui lui est possible de donner. On ressent la solennité avant même que Semprun cite Baudelaire. A la ligne 17, le rythme révèle les précautions, l'émotion de Semprun au moment où il prononce les paroles et confèrent un caractère solennel. Les réactions sont discrètes et passe par les sens, non par la parole. Impossibilité pour Maurice de répondre par la parole : "légère pression des doigts" (l4) "il sourit". Ce sont des signes ténus de présence soulignés par des marques de modalisations : "moins" "semble" "mince" "s'esquisse".

Transition : Le passage de la vie à la mort est un moment douloureux. Cela est fugitif et pourtant 50 ans après, ce sont ces moments que Semprun raconte. Comme si ce rituel improvisé serait comme un démenti au ricanement du Kapo qui est une tentative de deshumanisation.

II-La résistance a la déshumanisation :
1-L'antithese de la faiblesse et de la dignité :
Ecart entre fragilité physique et grandeur spirituelle. L6 il cite le nom du professeur. Le Kapo méprise la science et la culture en indiquant que le "professeur" va mourir. l6, Semprun lui rend son identité civile bafoué par le Kapo. La scène s'articule autour d'un "mais" ligne 11 au milieu du texte qui vient opposer le constat d'une grande faiblesse et la victoire de l'humanité sur cette faiblesse. (l10-17) "Détresse" "honte" "déliquescence" "vaincu" "mort" en opposition avec "dignité" "inentamée" "immortel" "librement" "souverainement".
"La flamme de dignité mais inentamée" cela veut dire que l'on peut dégrader les corps mais non la pensée : impalpable. Tous les despotes qui règnent par la coercition (terreur) croient que parce qu’ils peuvent tuer, ils peuvent réduire la pensée, l'esprit.

2-Le triomphe de la raison et de la spiritualité :
Il utilise un vocabulaire très rationnel : "constate" "rassure" ce qui rend à Halbwachs ses compétences intellectuelles. L'homme est la seule créature consciente de sa mortalité. "Qui en mesure les risques et enjeux" : "risques" : douleur, humiliation, séparation avec le monde; "enjeux" : ne pas conforter le Kapo dans son idéologie. "Souverainement" mis en valeur par 2 points (asyndète) pour montrer que ce mot résume tout le propos. Halbwachs s'est élevé au-dessus de la réalité matérielle du camp. Il n'est pas question de culte de croyance : Semprun est communiste donc athée mais il se voit obliger d'administrer le dernier sacrement. Il manifeste une présence fraternelle pour que le mourant ne s'en aille pas seul comme un animal. La spiritualité passe par la poésie car c'est un patrimoine esthétique qui vient crée un lien entre ceux qui la connaissent, c'est un art qui vient raffiner, contraster avec la barbarie du camp, elle remplace la prière et élève l'âme même si le corps est avilit.
Mise en valeur de la citation de Baudelaire par des blancs topographiques (dernier poème des Fleurs du mal), le poète appelle la mort, il l'allégorise sous les traits du "vieux capitaine" et Baudelaire file cette métaphore du voyage comme le seul qui puisse présenter une différence avec ce monde décevant.

Conclusion : La lutte contre la déshumanisation se traduit par l'absence de détails prosaïque atroce, c'est un travail sobre sur les oppositions lexicales, pas besoin de morale explicite sur les paroles du Kapo cruel pour que le lecteur comprenne le propos, les faits parlent d'eux-mêmes, l'effet produit en est d'autant plus émouvant (un tombeau : poème écrit pour une personne décédée). A défaut de pouvoir construire un monument, le texte est construit comme un tombeau, un hommage. Si on peut parler de résistance, ce n'est pas au sens physique ; résistance qui consiste à continuer à être une créature pensante et spirituelle en dépit de tout. Comme dans l'avant-propos de L'espèce humaine, Robert Anthelme.



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