Français : lecture analytique de Supplément au voyage de Bougainville, chapitre 2 de Diderot

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Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, chapitre 2, 1772

Diderot, né en 1713 et mort en 1784, est un des principaux représentants des Lumière du XVIIIème siècle. Supplément au voyage de Bougainville, écrit en 1772, est inspiré par le récit autobiographie, écrit en 1771, du voyage de Bougainville qui est un véritable explorateur. Il s’agit donc d’un ouvrage de fiction dans lequel Diderot imagine que Bougainville a rédigé un supplément à son premier récit. Il fait dialoguer deux voix, A et B, qui sont porteurs des idées des Lumières. Le chapitre 2, est constitué essentiellement du discours d’un vieillard taïtien au moment du départ de Bougainville. Ce discours est divisé en deux parties : la première partie, le vieillard s’adresse aux Taïtiens et dans la deuxième partie, dont nous étudierons un extrait, le vieillard s’adresse à Bougainville. Quelle image d'eux-mêmes Diderot renvoie-t-il aux Européens à travers le discours du vieillard ? Pour répondre à cette question nous verrons tout d’abord la vision du vieillard, puis nous étudierons le fait que ce point de vue est en réalité celui de Diderot.


1. La vision du vieillard otaïtien.

1.             Les Européens sont décrits comme des barbares

Les éléments qui participent à la construction de cette image dévalorisante sont glissés le long du réquisitoire.
Dès le début du réquisitoire, le vieillard dévalorise Bougainville « et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte ton vaisseau de notre rive » (l. 19), en insistant sur « toi » et « chef des brigands » qui marque une opposition entre le tutoiement et une hiérarchie élevée.
            Ils ont introduit l’idée de propriété matérielle et conjugale aux lignes 5 à 6 : « Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien ». Le conflit entre les deux parties se trouve souligné par la récurrence du connecteur « et » qui marque l’opposition.
Aux lignes 6 à 10 : les Européens ont fait connaître la passion aux Tahitiens, d'où la violence, la folie, la cruauté mises en évidence avec les champs lexicaux du crime : « fureurs », « folle », « féroce » nous remarquons une allitération en f qui les met en valeur, les mots « haïr », « égorgé », « sang ». Il y a également un parallélisme de construction ligne 8-9 : « devenu folle », « devenu féroce ».
Aux lignes 11 à 29, les Européens tentent de s'emparer d'un pays sur lequel ils n'ont aucun droit. Ils veulent imposer l'esclavage : aux lignes 10  à 12 « nous sommes libres et voilà que tu as enfoui dans notre terre le futur titre de notre esclavage » avec l’antithèse entre « libre », « esclavage ». Ils veulent également imposer le droit du plus fort, la loi de la jungle avec à la ligne 18 « Tu es le plus fort ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ». La série de questions rhétoriques et les exclamations soulignent le caractère scandaleux de cette démarche. Le raisonnement par analogie qui montre les conséquences d’une même démarche mais effectué par un Taïtien, souligne l’indignation « Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Taïti, qu’en penserais-tu ? » ligne 16 à 18.
Aux lignes 30 à 32, les Européens veulent changer le mode de vie des Tahitiens, « nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorances, contre tes inutiles lumières ». Nous remarquons l’antithèse entre « ignorance » et « inutiles lumières ».  Aux lignes 44 à 45 « ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques », ils tentent d’introduire des besoins superflue à une culture sobre.
Aux lignes 52 à 61, ils ont introduit les maladies vénériennes. Aux lignes 58 à 61 « Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres, ou nos enfants, condamnées à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères et qu’ils transmettront à jamais à leurs descendants », les hyperboles comme « sang impur » et les pluriels soulignent ses effets destructeurs. La longueur de la phrase et le choix des verbes miment le mouvement de l'épidémie : « seront trempés », « a passé », « condamnées à nourrir et à perpétuer », « tu as donné », « ils transmettront ». Cela met en relief la gravité de l’arrivé des Européens.
Les Européens sont présentés comme des barbares qui tentent de détruire une culture (ligne 4) « tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère ». Leur crime est triple : physique (maladie), moral (jalousie), politique (conquêtes territoriales).
Dans ce dialogue entre A et B, les périphrases sont utilisées pour ne pas choquer et pour ne pas attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas comme la sexualité. Le réquisitoire commence avec du sang au début et se termine avec du sang, ce qui fait apparaître la barbarie des Européens, d’autant plus que la culture tahitienne est idéalisée

2.             L'idéalisation de la culture tahitienne

En contre-point, le vieillard va proposer, de sa culture, une image saine et naturelle qui s’inscrit dans le Mythe du Bon Sauvage. Ce dernier prône un bonheur est lié au respect de la nature.
Aux lignes 3 à 4, la caractérisation des Taïtiens est mis en avant avec le parallélisme de construction « nous sommes innocents, nous sommes heureux » et avec un lexique mélioratif « innocents », « bonheur », « heureux ».
Aux lignes 4, la formule concise « Ici tout est à tous » met en avant un communisme primitif. La reprise des pronoms indéfinis « tout », « tous » et la paronymie, c’est-à-dire deux mots presque identique, qui en suit, engendrent une allitération en -t qui crée un effet de martèlement régulier.
À la ligne 11, la liberté est mise en avant : « nous sommes libres », une phrase courte qui souligne sa netteté.
L’absence de besoins superflus, mise en évidence avec la question rhétorique aux lignes 33 à 34 « Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? » et avec le parallélisme syntaxique aux lignes 34-35 « Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir » souligne l’autosuffisance et la satisfaction de leur situation actuelle.
Ce bonheur lié au respect de la nature suppose la robustesse physique, mise en valeur avec une gradation aux lignes 46 à 47 : « Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et robustes Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. ». Le parallélisme souligne l’égalité hommes et femmes, voire le rôle plus important de la femme avec l’asymétrie sur le nombre d’adjectifs mélioratifs : trois pour les hommes, quatre pour les femmes. Le vieillard se donne en exemple de cette vigueur : l'accumulation de propositions brèves juxtaposées aux lignes 49 à 51 « Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure » souligne son énergie.
Le discours du vieillard reprend les composantes du Mythe du Bon Sauvage pour remettre en question les Européens et faire ressortir leur barbarie... Diderot utilise le procédé du regard étranger pour faire réfléchir les lecteurs sur eux-mêmes.

II. Néanmoins le point de vue gui nous est présenté ici est en grande partie celui de Diderot

1.             Discours qui semble naturelle.

Le discours contient quelques éléments qui visent à le rendre vraisemblable comme l'allusion à Orou ligne 13, comme la condamnation des lumières et l'éloge de l'ignorance l. 30 à 31 « Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières », des propos qui ne peuvent pas être attribués à Diderot

2.             Un discours qui est en réalité européen ;

Cependant l'abondance des procédés oratoires laisse entendre que le locuteur est rompu à la rhétorique occidentale avec
-       les jeux de sonorité comme l’allitération en une allitération en -t qui crée un effet de martèlement ligne 5 ;
-       l’ironie mordante de l’auteur qui critique les pensées des Européens, aux lignes 15 à 16 « Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ?
-       les hyperboles « j’ai quatre-vingt-dix ans passés », ligne 52 ;
-       les antithèses comme aux lignes 11-12 « libre » et « esclavage », aux lignes 22-23 « asservir » et « liberté », aux lignes 31-32 « ignorance » et « inutiles lumières » ;
-       l’anaphore de « tu » aux liges 20 à 21 par exemple « tu t’es récrié », « tu t’es vengé » « tu as projeté » ;
-       les questions rhétoriques qui remettent en cause les Européens comme à la liges 25 par exemple « quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? » ;
-       L’accumulation comme aux lignes 49-51 avec les propositions brèves: « Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure ».

Le discours du vieillard n'a rien de sauvage, ce que fera d'ailleurs remarquer A, plus tard: « Ce discours me parait très véhément, mais à travers je ne sais quoi d'abrupt et de sauvage, il me semble retrouver des idées et des tournures européennes ». En fait Diderot réécrit ici son propre compte-rendu du récit de Bougainville destiné à La correspondance littéraire. Nous pourrions lui reprocher de « coloniser » la parole sauvage, même si c'est pour la bonne cause…


Conclusion : Diderot renvoie aux Européens une image très dévalorisante à travers ce discours : ils apparaissent comme des barbares. L'auteur utilise ici le procédé du regard étranger pour contraindre ses lecteurs à se voir à travers le regard de l'autre.
L'idéalisation de la vie sauvage et la condamnation de la civilisation européennes sont pourtant à relativiser : Diderot n'est pas hostile au progrès pourvu qu'on le concilie avec les exigences naturelles. Le mythe du bon sauvage ne propose pas un modèle mais un constitue un outil de la réflexion.
Ainsi la découverte du Nouveau Monde amène les Européens non seulement à revoir l'image qu'ils ont de l'Autre mais aussi celle qu'ils ont d'eux- mêmes. Le Robinson de Michel Tournier fera de même.


Autre problématique :

A. Qu'est-ce qui donne son efficacité argumentative à ce discours ?

1. un discours convaincant :
1) Le choix du locuteur
2) Un discours bien organisé (le plan d'ensemble)
3) Un réquisitoire qui repose sur des arguments précis.

Il. Un discours persuasif :
1) Un discours très polémique
- des procédés oratoires
- l'efficacité des antithèses qui opposent clairement les Européens aux Tahitiens.
2) Le procédé du regard étranger, la double énonciation. Diderot s'adresse au lecteur, l'oblige à se voir à travers le regard de l'Autre


B. En quoi ce discours reflète-t-il les préoccupations des philosophes des Lumières?

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