Lecture analytique de Phèdre, Acte V Scène 6 de Racine



Introduction
Racine, né en 1639 et mort en 1699, est un dramaturge français. Il est également l’un des principaux représentants du classique. Ses œuvres les plus célèbres sont Andromaque, Esther, Britannicus, Phèdre. Cette dernière est une des tragédies les plus célèbres de Racine. Elle fut jouée en 1777 pour la première fois. Elle traite de la passion incestueuse de l’héroïne éponyme pour son beau-fils Hippolyte. Phèdre a été convaincue par Œnone, sa servante, qu’elle pouvait révéler son amour pour Hippolyte croyant que Thésée était mort mais Hippolyte repousse ses avances et le retour de Thésée conduit Phèdre a accusé Hippolyte de lui avoir déclaré son amour. Thésée maudit son fils et demande à Neptune de le venger. Dans l’acte V, scène 6, le gouverneur d’Hippolyte rapporte à Thésée les circonstances de la mort du jeune héros. Comment Racine parvient-il à concilier efficacement les données du mythe et les règles classiques ? Pour répondre à cette question, nous verrons tout d’abord l’émotion émise par ce récit, puis nous étudierons l’intégration des données du mythe dans le respect de la bienséance.

I. Un récit qui permet de plaire et de toucher le spectateur

1. Choix du locuteur et du destinataire

a. Le locuteur/narrateur : Théramène

Cette émotion transmise par le récit est due, tout d’abord, au fait qu’elle est rapportée par son gouverneur, un personnage affectivement concerné par la mort Hippolyte qu’il a, de plus, vécu directement.

En effet, Théramène est à la fois le locuteur et le narrateur. Il a assisté et participé à l’action. Le récit mené à la première personne, au vers 1 par exemple avec le pronom personnel de première personne du pluriel « nous », montre son implication. La présence de verbes de vision, vers 50 « J’ai vu »,  « j’ai vu » avec un parallélisme marque l’émotion du locuteur.

Aux lignes 48 à 49, Théramène interrompe son récit « Excusez ma douleur. Cette image cruelle / Sera pour moi de pleurs une source éternelle. ». Il témoigne de sa douleur ce qui met un accent sur sa tristesse, amplifiée par la rime intérieure dans le premier hémistiche avant la césure : « douleur » et « pleurs », et par la rime finale « cruelle » et « éternelle ».

Les verbes d’appel, vers 58 « j’y cours » et vers 62 : « J’arrive, je l’appelle » insérés dans des propositions brèves, indiquent la rapidité de l’action.   

Aux lignes 64 à 70, il rapport dans son récit les paroles d’Hippolyte au discours direct : « Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie. / Prends soin après ma mort de ma chère Aricie. / Cher ami, si mon père un jour désabusé / Plaint le malheur d'un fils faussement accusé, / Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive, / Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive, / Qu'il lui rende...», ce qui montre son contact réel avec Hyppolyte au moment de sa mort. 

De plus, il est impliqué affectivement. En effet, il s’agit du gouverneur d’Hyppolyte, une sorte de second père qui s’occupe de l’éducation et de la formation de l’enfant.

b. Le destinataire : Thésée

L’apostrophe « seigneur » au vers 50 met en évidence la présence de ce destinataire, suivit, en fin de vers, du pronom possessif de deuxième personne du pluriel : « votre malheureux fils ».

Thésée est affectivement impliqué car c’est le père d’Hippolyte et car il est responsable du sort que connaît son fils : en effet, c’est lui qui lui a lancé la malédiction (ce qui est difficile à jouer son rôle au théâtre).

2. Un récit vivant grâce au jeu sur les temps

Des vers 1 à 9, l’imparfait est utilisé pour la description, c’est-à-dire, pour définir le cadre spatio-temporel « nous sortions des portes de Trézène » (vers 1) et évoquer les actions de second plan « Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes » (vers 4)

Ensuite, le passé composé, des vers 10 à15 retrace les actions de premier plan qui ont un effet sur le présent à savoir l’élément modificateur c’est-à-dire l’apparition du surnaturel : « Un effroyable cri, sorti du fond des flots, / Des airs en ce moment a troublé le repos » ligne 10 à 11.

Puis, le présent de narration est utilisé des vers.16 à 47 pour relater les 2 principales péripéties :
  • le combat contre le monstre : vers 32 à 33 « et d'un dard lancé d'une main sûre,:/ Il lui fait dans le flanc une large blessure. » ;
  • l’emballement des chevaux : vers 47 « Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé »

Des vers 48 à 49, l’impératif passé et le futur simple ancrés dans la suite d’énonciation provoquent une rupture du récit pour laisser place au témoignage éprouvant de Théramène.

Des vers50 à 51, le passé composé revient avec la même fonction, celui de retracer les actions de premier plan qui ont un effet sur le présent.

Puis, des vers 52 à 63, le présent de narration est employé pour décrire la résolution à l’agonie : ligne 53 « Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie. ».

Ensuite des vers 64 à 70, le présent d’énonciation est utilisé pour le discours direct donc pour relater les paroles de Hippolyte.

Enfin des vers 70 à 73, l’imparfait et le passé composé sont utilisés pour le dénouement. Ces temps font un parallèle avec les temps utilisés au début.

Le dénouement est rapide. Dans ce jeu des temps, le locuteur se sert du présent de narration pour mettre en relier les moments d’action.

Avec le présent de narration comme temps dominant du récit et le présent d’énonciation dans le discours d’Hippolyte, Théramène cherche à faire revivre, à Thésée et aux spectateurs, la scène comme si elle se déroutait sous nos yeux. Et même si elle n’est pas représentée, la scène garde tout son intérêt dramatique car il y a de l’action.

II. Un récit qui permet d’intégrer les données du mythe en respectant la règle de bienséance

Les règles de bienséance consistent à ne pas représenter la mort, la violence, l’irréel sur scène… et pourtant des éléments surnaturel s sont présents dans le mythe.

1. Le surnaturel

a. Métamorphose de la nature

Le début du récit propose un cadre de récit réaliste avec la rime embrassée aux vers 1 et 4 « Trézène », « Mycènes » qui sont des noms de villes.

Cependant le vers 10 faire ressortir le surnaturel avec la métamorphose de la nature : « Un effroyable cri, sorti du fond des flots / Des airs en ce moment a troublé le repos ; / Et du sein de la terre une voix formidable / Répond en gémissant à ce cri redoutable. ». La Mer et la Terre sont personnifiées ; des voix, des cris redoutables leur sont attribués. Cela crée une sorte de dialogue effrayant et violent entre les deux éléments. Le chiasme vers 10 et 12 « Un effroyable cri, sorti du fond des flots / Et du sein de la terre une voix formidable » souligne l’effet de repousse. L’allitération en -f, «effroyable », «  fond », « flots », « formidable », associé à un cri violent mime la Mer qui se déchaîne. L’allitération en –r, « cri », « sorti », « airs », «  troublé », « repos », « terre », « formidable », « Répond », « cri », « redoutable » crée des échos associés à la rudesse de la Terre.

Des vers 16 à 17, le « dos » rend compte d’une personnification animale de la plaine. Deux métaphores : « plaine liquide » vers 16 et « montagne humide » vers 17 soulignent des reliefs opposés et la confusion des éléments à savoir la terre associée à « plaine » et « montagne » et l’eau associé à « liquide » et « humide ». Tout devient chaotique.

b. Le monstre

Un monstre est un être fantastique composé d’organes qui dans la nature appartiennent à des êtres distincts.

Dès le vers 22, nous avons l’allusion à une créature fantastique d’une nature anormale : « Indomptable taureau, dragon impétueux ». Le chiasme rapproche au centre du vers : « taureau » et « dragon » et juxtapose les deux composés qui ne devraient pas être ensemble. Il s’agit donc d’un monstre est à demi-taureau et à demi-dragon. La répétition du mot « monstre » se glisse le long du récit comme par exemple,  « monstre furieux » vers 19, « monstre sauvage »vers 25 (quasiment synonyme car monstre en latin veut dire sauvage), « monstre  » vers 32,  « monstre bondissement » vers 34.

La notion de monstruosité occupe le texte et pour que destinataire parvient à l’imaginer, Théramène le décrit :
  • au niveau visuel. La violence est mise en évidence au vers 20 « corne menaçante ». L’allitération en –k, une sonorité dure et désagréable, au vers 21, « le corps est couvert d’écailles jaunissantes »  souligne la laideur de l’animal. Le chiasme sonore au vers 23 « croupe se recourbe » mime l’entortillement. Visuellement le monstre est effrayant.
  • au niveau sonore. L’allitération en –on/-en au vers 24  « Ses longs mugissements font trembler le rivage » font ressortir une sonorité nasale.
  • au niveau de son environnement. La nature est effrayée par ce monstre : les termes « le ciel»  « la terre», « le flot» sont placés respectivement au début des vers 25, 26, 27. Un lexique de la peur ressort «  horreur », « émeut », « épouvanté ». Il effraie les éléments.
  • au niveau de ses capacités avec un lexique du feu : « enflammée» vers 36, « feu» et « fumée » vers 37. L’allitération en -f met en relief le feu qui détruit tout autour de lui.

Avec cette description à quatre niveaux, Théramène fait appeler au sers du destinataire pour représenter le monstre

La qualité poétique du discours de Théramène permet d’évoquer efficacement la présence effrayante du monstre. Le passage illustre en quoi les règles du théâtre classique ne sont pas forcément un obstacle à l’expression de l’imaginaire.

2. La mort héroïque d’Hippolyte

a. Hippolyte

Hippolyte est présenté comme un héros épique (adjectif qui correspond à une épopée qui narre les exploits).

Son attitude s’oppose à celui des autres hommes. Les autres ont un comportement de lâche : « Tout fuit », vers 28, l’ellipse et la longueur de la proposition traduisent la panique générale. Par antithèse, Hippolyte fait preuve de courage et résiste : les verbes d’action, comme « Arrête » « saisit » au vers 31, « Pousse », au vers 32, traduisent sa détermination.

Il est mis en valeur au vers 30 : « Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros » au vers 30 qui fait allusion à son père Thésée (qui avait vaincu le Minotaure en Crète). Cette apposition et l’épithète homérique au vers 45 « L'intrépide Hippolyte » présentent un héros digne des héros d’Homère.

Finalement le vers 33 montre qu’Hippolyte est le vainqueur du combat contre le monstre : « Il lui fait dans le flanc une large blessure. » 

Malgré une mort digne, elle est pourtant injuste, pathétique et tragique.  

b. Une mort tragique

Tout d’abord sa mort est voulue par les dieux : « Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux » au vers 43. Cela met en avant la fatalité qui le frappe.

L’utilisation des chevaux pour provoquer sa mort met en évidence une ironie tragique : « Traîné par les chevaux que sa main a nourris » vers51. Il est tué par la faute de ces animaux dont il s’est occupé.

Son agonie lente et douloureuse est mis en avant avec l’hyperbole au vers 53 « Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie » ; mais également avec un lexique du sang : « plaie » (vers 53), « généreux sang » (vers 59), « teints » (vers 60), « ronces dégoutantes » (vers 60), « dépouilles sanglantes » (vers 61). Il est réduit à un amas de chaine « corps défiguré » vers 71 et « méconnaîtrait l'œil même de son père. » vers 73.

Sa dernière parole remplie de paix, de pardon et de réconciliation rend sa mort touchante.

Conclusion
Ce récit illustre combien les exigences du théâtre classique peuvent être source d’inspiration. Nous avons en effet ici un exemple l’hypotypose (un récit ou description qui peint/décrit les choses d’une manière si vive, si bien mené et si énergique qu’il donne aux lecteurs ou aux spectateurs l’impression d’assister à la scène).
  • Ouverture 1 : l’impression est peut-être plus efficace que la représentation scène.
  • Ouverture 2 : cette représentation de l’esthétique classique s’oppose à l’esthétique baroque de la scène finale de Dom Juan de Molière, dans lequel la mort et le surnaturel sont représentés.

Autre problématique
En quoi ce récit suscite-t- il pitié et tristesse ?

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