Français : lecture analytique de Les Animaux Malades de la Peste de Jean de la Fontaine

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Lecture analytique
Les animaux malades de la peste

C’est sur la poésie « Les animaux malades de la Peste » que s’ouvre le livre VII des Fables de la Fontaine. Cet auteur classique y souligne dans un registre satirique, l’injustice qui règne à la cour. La Fontaine n’adapte pas ici une Fable d’Esope, son modèle grec habituel, mais reprend une tradition médiévale qui met en scène le texte célèbre : la confession de l’âne, du renard et du loup. Ce texte frappe le lecteur par son ampleur, et son registre littéraire. On assiste à un véritable procès de la justice qui défend les puissants au détriment des plus faibles. On étudiera comment cet écrivain use des ressources du tragique pour faire une satire de la cour.

I.                   Étude du registre tragique

a)      L’écriture tragique

D’abord la Fontaine utilise une écriture en cinq actes ce qui est une première caractéristique du tragique. Ces cinq actes, représentés par une pyramide, traduisent la montée de l’émotion chez le lecteur. L’acte I, l’acte d’exposition, du vers 1 à 14 est séparé en deux parties : la présentation et les conséquences du fléau qui ravage les animaux. L’auteur met en place un décor dans laquelle la Nature est figée. Il présente la situation dans laquelle se trouvent les animaux c’est-à-dire une période de « terreur ». Ensuite, l’acte II, celui des péripéties, du vers 15 à 33, présente l’intervention du lion, roi des animaux, qui doit absolument agir pour arrêter ce fléau. Le lion décide de sacrifier un animal pour apaiser la colère du ciel. Cet animal doit être celui qui a commis le plus de péchés : vers 18-19, « que le plus coupable de nous se sacrifie ». L’acte III (le nœud dramatique), du vers 34 à 48, présente la voix du peuple (les courtisans). Enfin, l’acte IV, le rebondissement, du vers 49 à 54, présente la confession de l’âne. On peut séparer, dans cette fable, le récit appelé « le corps » de la morale appelé « l’âme » puisque celle-ci est explicite.

On peut donc voir que cette fable a été écrite en cinq actes, caractéristique de l’écriture tragique. Le fabuliste a également insérer certaines notions qui rappellent la tragédie, dont les premières sont celles de mort et de fatalité.
           
b)      Le thème de la mort et la fatalité

En premier lieu, celle-ci est omniprésente : on retrouve le champ lexical de la mort, qui est présent dans tout le texte. On a « l’Achéron », qui est la métonymie de la mort, au XVII siècle, « mouraient » (l’imparfait a ici une valeur descriptive et indique également la durée) et l’oxymore « mourante vie ». On peut donc discerner une polyptote puisque mourir est conjugué à des modes différents. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés », est à la fois une anadiplose et un chiasme. Il y a un système de privation à travers la forme négative, vers 10-11-14. Les animaux perdent leur identité : les prédateurs ne sont plus capables de chasser et les tourterelles représentant l’amour, se fuient. Le fabuliste souligne le désordre qui existe entre les animaux à travers la présentation de leur comportement vis-à-vis de la Peste.




c)      Le châtiment divin

Ensuite, au vers 1 et 2, le fléau est présenté de manière dramatique. Un mal qui était banalisé devient un symbole. La périphrase annonce le châtiment divin et le ciel représente dieu. Dès le vers 2, le mal avant d’être nommé, est présenté comme un châtiment divin. On a le champ lexical de la faute qui se tisse tout au long du texte : vers 3, « punir », « crime », « péché », « le ciel »).
Les allitérations en « p » mettent en valeur le fracas, le bruit de la colère divine. Le châtiment divin est illustré également par un argument d’autorité : la mythologie. En effet, le mythe d’Œdipe est évoqué de façon implicite par le lion : « l’histoire nous apprend qu’en de tels accidents, on fait de pareils dévouements ». Les animaux seront libérés comme les habitants de Thèbes que si l’on imite le mythe d’Œdipe.

d)     Le style noble

Autre caractéristique d’une écriture tragique : un style noble. Toute tragédie doit être écrite dans un style noble. La tragédie du XVIIème siècle de Racine est écrite obligatoirement en alexandrins. Ici, c’est le Lion, roi des animaux, qui parle en alexandrins.
Les alexandrins révèlent un style noble ainsi que les références à la mythologie (l’Achéron). Un ton sérieux grâce à l’imparfait qui a une valeur descriptive mais aussi durative produit également cet effet de style noble. L’imparfait crée un univers sclérosant.

e)      La notion de sacrifice

Par ailleurs, l’auteur emploie le thème de sacrifice qui s’exprime par le sacrifice de l’âne qui, pendant le Moyen-âge, est une victime par sa bêtise et par le fait qu’il est herbivore ce qui fait de lui un animal différent des autres. Il apparaît comme un bouc-émissaire. Cette notion est présentée par le lion, ligne 18-19, « Que le plus coupable de nous se sacrifie aux traits du céleste courroux. Le bouc-émissaire traduit parfaitement la tragédie (tragos en grec = chant du bouc). L’âne blasphème puisqu’il dit avoir mangé de l’herbe du pré des moines. De plus, il fait référence au diable, ligne 52, « Quelque diable aussi me poussant ». L’âne s’accuse lui-même et rend service aux autres animaux.

La faute futile de l’âne est donné à comparer avec celle des carnivores, plus puissants et plus coupables que lui, et c’est pour cette raison que le lecteur comprend qu’il a affaire à une parodie de la justice. Ainsi la Fontaine, grâce à une écriture tragique que nous avons étudié à travers les nombreuses caractéristiques de cette fable, parvient à nous présenter une satire virulente de la cour, à laquelle nous assistons. On distingue dans le texte, plusieurs éléments qui prouvent que nous avons affaire à un procès.

II.                Une parodie de procès

a)      Les éléments qui présentent un procès

D’abord, on a un tribunal évoqué au vers 15 : « le conseil ». On a une assemblée au vers 43, de « flatteurs ». De plus, on a le procureur qui se présente sous la forme du loup « quelque peu clerc », ligne 56, et l’âne représente l’accusé. On retrouve le champ lexical de la justice avec « justice », au vers 32, « coupable », au vers 18, « crime », aux vers 33 et 60, « s’accuse », au vers 31 et « droit », vers 54. Toute la présentation des aveux fait penser à la confession. On a le champ lexical de la confession religieuse : « péché », « diable », « céleste courroux », « petits saints », « pardonnables offenses ».

b)      Les différentes confessions

On commence par la confession du lion, le roi, puis celles des courtisans, carnivores, et enfin celles des herbivores et de l’âne. Ils sont présentés selon leur position dans la hiérarchie sociale.

Premièrement, le roi est désigné par « bon roi », « sire ». Il maîtrise la rhétorique, et c’est lui qui parle le plus. Le lion parle au discours direct par rapport au renard et autres animaux excepté l’âne qui parle au discours indirect. Le lion parle en alexandrin et détient le savoir mais le présente sous forme d’euphémisme pour rassurer les courtisans : « cette infortune, vers 17, et « de tels accidents », au vers 21. Il s’adresse aux courtisans de façon mondaine ce qui traduit une fausse modestie. Le lion est hypocrite puisqu’il fait semblant de se mettre au niveau des animaux. Il utilise des modalisateurs comme « peut-être », « je crois » et s’assoit sur un argument d’autorité (mythe d’Œdipe) pour convaincre les animaux de choisir un coupable. Il s’accuse ne premier pour montrer l’exemple et sa bonne foi, et inciter les courtisans à faire la même chose. Ce qu’il dit est la vérité mais il le dit de telle façon que ses crimes sont atténués. Son crime est double puisqu’il mange « force moutons » et un berger, et fait donc une offense à la race animale et à la race humaine. Cependant, vers 28,  on a un enjambement qui permet d’accélérer l’aveu et faire passer inaperçu le crime d’avoir mangé le berger. Cela montre son intelligence et la subtilité du lion. Il apparaît comme noble en se dévouant lorsqu’il dit « je me dévouerais donc », mais il pose une condition introduite par la conjonction qui exprime l’opposition : « mais je pense qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ». Cela introduit l’idée que tous les courtisans doivent avouer leurs fautes.

Ensuite nous arrivons au discours du renard qui respecte la tradition du XVIIème siècle puisqu’il utilise la flatterie et la ruse par exemple, aux vers 34-35, « Sire, vous êtes trop bon roi », ou « trop de délicatesses ». Cela révèle l’hypocrisie des courtisans. Le renard minimise les crimes du lion et montre sa puissance. Pour ce faire, il transforme l’acte, et la situation « dévorer » devient « croquer » ; il tourne la situation à l’avantage du lion : « vous leur fîtes, Seigneur, en les croquant beaucoup d’honneur », et cela rend le meurtre du berger comme nécessaire, indispensable puisqu’il est l’ennemi des animaux et la race humaine est capable de tuer pour se nourrir : « Etant de ces gens-là qui sur les animaux se font un chimérique empire ». Le renard réussit à faire passer l’acte du lion en faveur des animaux. Le renard représente les jésuites qui étaient les confesseurs des aristocrates. Ceux-ci faisaient de la casuistique (du latin casus qui signifie : un événement fortuit, imprévu), c’est-à-dire l’étude des cas : ils devaient argumenter pour prouver qu’une action mauvaise est un acte bon, tout comme le renard. La Fontaine, ici, fait la critique des Jésuites.

c)      L’âne

L’âne se distingue des autres animaux puisqu’il est herbivore et naïf. Il ne connaît donc pas l’hypocrisie et va avouer son crime, qui n’est pas un, en toute honnêteté. De façon amusée, le fabuliste joue sur les assonances  en « i » et en « an » pour que l’on entende bien le cri de l’âne : « la faim, l’occasion », (avec une diérèse), « diable, poussant, tondis, langue ». La démarche de l’âne est ridicule par rapport aux cruautés du lion. De plus, l’âne n’est pas sûr de son acte, « j’ai souvenance », mais par respect au roi, il se sent obligé d’avouer ses fautes. En outre, il n’a presque rien mangé « je tondis de ce pré la largeur de ma langue ». D’ailleurs, son geste était utile puisqu’il débarrasse le pré des mauvaises herbes. Il met une coloration religieuse dans les faits parce qu’il a compris que l’origine de la Peste est divine, et ajoute « quelque diable ». Il va tenter de mettre en place, maladroitement, une argumentation « la faim, l’occasion » mais le sacrilège est déclaré lorsqu’il parle de « pré de moines ».

d)     Le loup

Le discours du loup est rapporté au style indirect libre, parce que ses propos sont pensés par tous les animaux. Le loup est un procureur, l’avocat de l’accusation. Il utilise une argumentation efficace et, est un orateur : « sa harangue » est un discours efficace. On a un tétramètre au vers 58 : « ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal », qui illustre la violence des propos du loup parce que l’on a un rythme saccadé.

e)      La communauté des animaux

Enfin, la communauté des animaux constitue l’assemblée. Tous les animaux sont décrits comme « flatteurs » ce qui détermine l’idée que les courtisans se mettent toujours du côté du plus fort. Ils sont opportunistes en désignant l’âme comme bouc-émissaire répondant ainsi à la demande du lion. D’un côté, l’aveu de l’âne leur permet de ne pas confesser leurs fautes.  

III.             Un enseignement pessimiste

L’enseignement que l’on tire est pessimiste : la justice est totalement inique, elle se met du côté du roi, du plus fort. Les magistrats sont corrompus. L’âne n’est défendu par personne et est accusé car il est seul et faible.  La Fontaine, ici, critique la justice, illustré par la morale : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». La présentation d’une alternative au niveau grammaticale fait penser que le puissant est blanc, et le misérable est noir. Le chiasme rétablit la vérité : les misérables sont blancs.
On nous fait une véritable démonstration du comportement de l’homme lorsqu’il essaye d’éviter un malheur. Il n’y a aucune solidarité entre eux, sauf pour faire le mal.


La Fontaine, lors de l’écriture de cette fable,  emploie un style tragique que l’on peut repérer à travers le thème de la mort, de la fatalité, du sacrifice et du châtiment divin. Par ailleurs, le fait d’écrire cette fable en cinq actes rappelle la tragédie ainsi que le style noble utilisé. La Fontaine fait une critique de la justice contrôlée par les puissants au détriment des plus faibles et nous peint la cruauté et l’hypocrisie humaine ainsi que la flatterie donc la plupart des vices de l’homme. En outre, les croyances religieuses sont critiquées car elle invite les hommes à trouver un bouc-émissaire. Cette fable ressemble à celle du Loup et de l’agneau. « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».   

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