Français : lecture analytique de La Nouvelle-Héloïse de Jean-Jacques Rousseau






Lecture analytique
La Nouvelle-Héloïse,
Jean-Jacques Rousseau

Rousseau nourrissait à l’égard des romans, une véritable méfiance. Il les jugeait nocifs sur le plan moral et capable de forger dans l’esprit du lecteur, de dangereuses illusions. C’est pourtant au genre romanesque qu’il fait appel, lorsqu’il décide de mettre en scène des personnages, selon son cœur. La Nouvelle-Héloïse est un roman épistolaire, publié en 1761 où le narrateur célèbre la notion de devoir et de vertu. Il donne l’image d’un couple, capable de résister aux élans de la passion et qui se trouve ainsi sacrifié par la Raison pour satisfaire le bonheur des autres. Ce roman est aussi l’occasion pour Rousseau, de présenter comme une réalité, une petite communauté proche de la Nature. L’auteur a eu l’idée d’utiliser le genre épistolaire, malgré cette méfiance qu’il avait contre le genre romanesque, pour faire l’éloge de la vertu : l’amour entre Héloïse et Saint-Preux est vertueux. Ce roman est un hommage à la femme qu’il aimait. La Nouvelle-Héloïse a été une véritable source d’inspiration pour les romantiques du XIXème siècle : Les thèmes évoqués dans ce roman comme la Nature ou l’amour, seront retrouvés chez les grands auteurs romantiques, ce qui fait de La Nouvelle-Héloïse, une œuvre « clé ». L’extrait à étudier fait la peinture de la microsociété de Clarens, pendant une période exceptionnelle : celle des vendanges.
On étudiera, d’abord, les images de la fête introduites dans le contexte des vendanges. Ce décor permet à Rousseau d’exprimer sa propre conception d’une société idéale où règne une véritable égalité sociale, mais qui n’est pas totale. En effet, l’écriture de ce passage indique que les cadres traditionnels ne sont pas tous effacés. 

I. L’atmosphère de fête

En premier lieu, on remarque que l’idée de fête apparaît tout au long du texte grâce à différents moyens lexicaux : Le texte est marqué par le champ lexical de la joie avec « gaieté », ligne 1, « gaiement », ligne 25, « avec quelle joie », ligne 14, qui nous permet de ressentir le bonheur de la fête. Cette fête se traduit également par le comportement des hommes, marqué par la joie de vivre : « On chante, on rit », ligne 1 et, « on danse », ligne 26. De plus, on distingue d’autres manifestations de la gaieté des hommes comme cette volonté de chacun à faire plaisir à d’autres : dans la phrase 4-5, on a trois occurrences de « à qui » et de l’adjectif « meilleurs » qui a un effet de redondance, de répétition, qui indique que chacun personne qui participe à la vendange, cherche à créer une atmosphère de joie. Les vendanges étant un moment exceptionnel, c’est pourquoi chacun a la volonté d’oublier ou d’estomper les disputes illustrées par « folâtres querelles », ligne 5.
Ensuite, on constate également que la notion de travail n’est absolument pas décrite puisque la notion d’effort n’est pas présente. Le seul terme qui définit les vendanges est « on passe aux vignes toute la journée », ligne 7. L’absence de ces notions estompe la fatigue de sorte que le lecteur n’a pas du tout l’impression de voir des gens travailler.

Saint-Preux tient absolument à faire ressentir à son ami, l’enthousiasme qu’il ressent lors des vendanges. En effet, tout semble parfait. Cela se manifeste par une valeur superlative dans le chois des adjectifs : « meilleur », « excellent ». Cet enthousiasme se traduit par une forte utilisation d’une ponctuation lyrique exprimée par des phrases exclamatives « Ô bienheureux enfants ! », ligne 15, « Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver ! » et « Dieu prolonge vos jours aux dépens des nôtres ! ». La fête a un aspect enthousiasmant et heureux qui marque la manière dont Saint-Preux la rapporte à son ami, milord Edouard. D’ailleurs, Saint-Preux présente Julie comme une divinité : toute cette réalité est déformée par son amour pour Julie. Il voit tout d’un meilleur œil quand Julie est là.
On a également un argument d’autorité avec une référence mythologique et culturelle aux Saturnales que tout le monde connaissait : ligne 30, « Ces saturnales sont bien plus agréables et bien plus sages que celle des Romains ». Les Saturnales sont des fêtes, accompagnées de grandes réjouissance et qui étaient célébrées dans l’antiquité romaine à la fin de l’année, en l’honneur du dieu Saturne. On dit que Saturne, détrôné et devenu un mortel, se réfugia en Italie, où il rassembla des hommes éparpillés dans les montagnes et leur donna des lois. Son règne fut appelé l'âge d'or parce que ses paisibles sujets étaient gouvernés avec douceur et équité. Les Saturnales célébraient l’âge d’or et effaçaient toutes distinctions sociales permettant aux esclaves d’être libre, pendant une semaine. Cette fête était liée à Bacchus, correspondant à Dionysos chez les Grecs,  le dieu du vin, de l’ivresse et des débordements : on buvait beaucoup et la fête se finissait souvent par des orgies. Bien que ce soit des Saturnales, la fête qui accompagne les vendanges est meilleure car plus vertueuse. Il rappelle que les Saturnales et cette fête sont similaires car on fête l’âge d’or mais elle est plus « sage ».

Le narrateur insiste sur le caractère harmonieux des communautés présentes pendant la période des vendanges. A travers son récit, Rousseau fait passer le tableau d’une vie qui lui semble idyllique.

II. Une microsociété exemplaire

La référence aux Saturnales permet d’illustrer les deux centres d’intérêts : la célébration de la fête et la célébration de l’âge d’or qui est un état dans lequel tous les hommes sont égaux. Cela permet à Rousseau d’introduire une microsociété exemplaire : La petite société de Clarens illustre un monde possédant des caractères spécifiques.

Cette microsociété est caractérisée par le faible nombre de personnes qui participent aux vendanges, par le fait qu’ils se connaissent tous entre eux, une atténuation des hiérarchies sociales, le respect mutuel des différences, lorsqu'elles subsistent, et la simplicité de la vie naturelle. Cette microsociété est idéale car elle est limitée dans le temps car elle ne dure que pendant la période des vendanges : c’est une société possible qui est présentée par l’auteur et puisqu’elle a des limites, tout dépend de l’homme. Volontairement, Rousseau nous présente certaines restrictions pour montrer que l’homme pourrait vivre dans ce monde, dans un esprit serein si tout le monde le désirait.
On remarque l’atténuation des hiérarchies par l’effort fourni par les hommes, pendant les vendanges : ligne 3, « les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes ; les hommes badins et non grossiers », et ligne 6-7, « On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs ». Le terme de « messieurs » correspond à aristocrates. Cela signifie qu’à partir du moment où l’on rentre chez soi, on est obligé d’avoir un comportement artificiel pour respecter la hiérarchie imposée. On a également l’expression de la réciprocité « les uns des autres », ligne 6 et l'expression qui marque la modification des comportements « on veut bien sortir pour eux de sa place », ligne 12-13.
On observe le respect mutuel des différences, autre effort fourni par les hommes pour estomper les distinctions sociales lors du dîner : ligne 9-10, « On mange avec appétit leur soupe un peu grossière ». Le plaisir de manger réside dans le plaisir de partager. Les aristocrates font également l’effort de considérer le paysan comme leur égal au lieu de les mépriser pour les mettre « à leur aise » : « On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds », ligne 10. Chacun fait un effort pour faire plaisir. L’hypocrisie n’est pas le masque que les gens portent. On a un comportement tout à fait naturel.
La notion d’égalité est présente tout au long du texte. On retrouve le champ lexical de l’égalité : ligne 32, « mais la douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature », ligne 33, « un lien d’amitié », ligne5, « l’union ». Chacun a le soucis d’instaurer un monde où l’inégalité disparaît c’est pour cette raison que ce texte gomme les distinctions sociales. Ceci est traduit par la forte utilisation du pronom personnel « on » : « on rit, on chante ». On présente cela comme une évidence c’est pourquoi le narrateur utilise le présent de vérité générale qui traduit une constance. Les deux dernières lignes « mais la douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d’amitié pour tous », apparaissent comme une véritable leçon que le lecteur doit tirer : si les hommes acceptent de changer leur comportement et considèrent l’autre comme son égal, l’âge d’or, exprimé par la périphrase « l’ordre de la nature », peut être rétabli. On a un rythme ternaire à la fin. La phrase « forme une instruction pour les uns » révèle le fait que les aristocrates ne sont plus méprisants et, « une consolation pour les autres » montre que les paysans trouvent leur bonheur dans les vendanges. Il est nécessaire d’améliorer les relations humaines. Durant les vendanges, les hommes apprennent à se connaître (« un lien d’amitié pour tous »). Le symbole de la suppression des distinctions sociales est représenté par un groupe « aux bienheureux enfants ».

Enfin, on repère dans cette microsociété, une simplicité naturelle. En effet, la référence à la nature est fréquente dans le texte. Il s'agit d'une scène de vie dans la nature « vie rustique », ligne 30. La Nouvelle-Héloïse apparaît comme un havre de paix par rapport à la satire de Voltaire. Rousseau met en valeur des émotions. Le plaisir de vivre un moment au sein de la nature permet de satisfaire la santé physique : on rend hommage au corps par une nourriture saine, « chargée d’excellents légumes ». On comprend que dans la Nature, l’homme peut se ressourcer et retrouver son état premier. On peut relever des métonymies faisant allusion au travail « la serpette et la houx » qui sont des outils agricoles. La fatigue et l’effort sont estompés au profit de la force physique. Pour faire un éloge de la vie rustique, Rousseau emploie de façon systématique, le champ lexical de la vie rustique. Pour illustrer la richesse de la vie rustique, l’auteur utilise un champ lexical étendu. Il désigne la catégorie sociale par « vendangeur », ligne 29, « paysannes », ligne 3, « villageois », ligne 14, « ouvriers », ligne 25. Il désigne les différents outils « la serpette et la houx », ligne 18 ainsi que le lieu de travail « la vendange », ligne 26 et « aux vignes », ligne 7. Il n’oublie pas de souligner la force physique nécessaire « bras robustes », ligne 15, et indique le comportement des paysans « compliments rustauds », ligne 11, ainsi que les habitudes de vie «  une soupe grossière », ligne 9.

A travers l’écriture romanesque, l’auteur se permet de rappeler que ce qu’il met en scène n’est pas une utopie mais une société idyllique limitée dans le temps. On remarque une volonté de montrer le reflet de la réalité. Volontairement le philosophe présente des distorsions, des éléments qui choquent : il y a des éléments qui rappellent la hiérarchie sociale et qui rappellent un pouvoir de domination : l’attitude du baron rappelle la hiérarchie sociale. Celui-ci est le père de Julie et rappelle sa volonté de se singulariser auprès des autres : On a ligne 27, « hors le baron qui ne soupe jamais et se couche de fort bonne heure ». C’est un moyen d’exprimer son pouvoir de domination auprès des autres. Le fait qu’il se couche tôt se justifie par son âge puisqu’il est fatigué mais cela lui permet d’éviter la soupe. Il est très fidèle aux valeurs traditionnels et ne change pas ses habitudes de vie, même si, le jour, il fait l’effort d’être sur le même pied d’égalité que les paysans, son côté aristocratique réapparaît et il quitte les vendanges, le soir.

            La hiérarchie n'est donc pas tout à fait absente, malgré l'affirmation d'une véritable égalité. De même, on remarque que Julie est élevée à un rang supérieur par rapport aux autres. D’abord, Julie est le cœur et l’objet de cette lettre. On peut noter que Julie est le nom de la fille de César, donc un nom admirable. Elle est totalement idéalisée par son attitude lors des vendanges. Elle est isolée du monde puisqu’elle se met sous une loge et se distingue des autres en protégeant ses enfants et peut aider les paysans en cas de pluie. Julie est fidèle aux valeurs traditionnelles : le respect des Anciens. A travers la loge, Saint-Preux souligne les qualités humaines de Julie parce que cette loge permet de protéger mais également de communiquer. Ensuite, on constate qu’un cadre historique est organisé autour de Julie. En effet, elle est intimement liée à une référence historique, un argument d’autorité grâce à la comparaison de Julie à Agrippine, mère de Caligula : les légions de Germanie, révoltées, s’attendrirent lorsqu’elles virent Agrippine, la femme de leur général Germanicus, quitter le camp avec son petit garçon, Caligula. Julie est donc élevée au rang de divinité et la tente devient son temple. On a un vocabulaire laudatif « touchantes acclamations », ligne 19. Les paysans sont capables vont la protéger et se battre pour Julie, comme le montre la phrase « savent manier l’épée et le mousquet ». Julie devient une allégorie de la nation : « vous êtes pour tout le pays un dépôt cher et sacré que chacun voudrait défendre et conserver au prix de son sang », lignes 22-23. Les hommes vont aller en guerre pour défendre leur patrie.  
Enfin, pour rappeler les conventions sociales, on remarque un vocabulaire de domination et de pouvoir avec « despotique empire de la sagesse», ligne 21 et « rois entourés de tous leurs soldats »,  ligne  24. C’est une leçon d’humanité car ce monde cruel existe.

Saint-Preux présente Julie de façon exacerbé : « Julie, femme incomparable ». La présentation de Julie est faite à travers des expressions hyperboliques. Saint-Preux est tellement passionné, qu’il change de destinataire : il ne parle plus à milord Edouard mais à Julie en utilisant le pronom personnel de deuxième personne « Vous », ligne 21. Il fait un éloge de Julie et se laisse entraîner par l’amour qu’il ressent pour elle.

Outre le problème d’une société idéale, que Rousseau a déjà envisagé ailleurs, ce texte pose celui de l’apparence et de la réalité dans un contexte romanesque. C’est une des raisons de mettre en doute le caractère réalisable de cette communauté, fonctionnant dans l’harmonie et le respect mutuel.                                           

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